Comment les villes façonnent-elles l’avenir numérique de l’Europe ?
À qui l’Europe doit-elle s’adresser pour comprendre son avenir numérique ? Comment les collectivités locales façonnent-elles la transformation numérique de l’Europe ?
Un commissaire européen, une entreprise technologique, un gouvernement national ou les personnes chargées de fournir des services publics sur le terrain ? Telle est la question au cœur du dernier épisode de « Call Simone », qui réunit deux voix très différentes : Katrin Rajamäe-Soosaar, experte en transformation numérique auprès de l’Association des villes et municipalités estoniennes, et Federico Menna, PDG de 28Digital.
Le succès numérique de l’Estonie repose sur les fondamentaux.
L’Estonie est souvent décrite comme pionnière du numérique en Europe, mais Katrin tient à préciser que cette réputation repose moins sur des technologies de pointe que sur des décennies d’investissement dans une infrastructure partagée et une identité numérique nationale utilisée par les citoyens depuis plus de vingt ans. Aujourd’hui, les résidents peuvent effectuer la plupart de leurs démarches administratives en ligne, où qu’ils soient.
Ce succès ne se limite pas aux grandes villes comme Tallinn. L’Estonie compte aussi des villages et des îles de quelques centaines d’habitants seulement, tous tenus de fournir les mêmes services numériques. La solution a consisté à créer, en collaboration avec les autorités nationales, des plateformes partagées et réutilisables plutôt que de demander à chaque municipalité de développer la sienne.
Une transition susceptible d’accroître l’écart
Malgré cette réputation, la transformation numérique en Estonie reste inégale. Certaines municipalités proposent des portails en libre-service complets ; d’autres s’appuient encore sur le courrier électronique ou le papier. Face aux attentes croissantes en matière de cybersécurité, de gestion des données et de préparation à l’intelligence artificielle, Katrin prévient que les petites administrations risquent de prendre du retard, transformant ainsi la numérisation en une source de nouvelles inégalités plutôt qu’en une solution.
Confiance, vote électronique et limites de l’IA
L’aisance des Estoniens avec les services publics numériques, notamment le vote électronique sécurisé et largement reconnu, témoigne des résultats positifs que peuvent apporter des investissements constants dans les systèmes d’identité et une conception conviviale. Les canaux traditionnels restent néanmoins accessibles : les citoyens qui privilégient le contact direct peuvent toujours se rendre à leur mairie.
L’utilisation la plus courante de l’IA générative est son soutien aux tâches administratives quotidiennes, tandis que des applications plus avancées, comme la détection des constructions illégales à partir d’images satellites, sont encore en développement. Son message est clair : l’IA doit appuyer la prise de décision, et non la remplacer. La responsabilité et le contrôle humain demeurent essentiels.
Une voix plus forte pour les collectivités locales
Un thème récurrent est le décalage entre l’élaboration des politiques européennes et leur mise en œuvre au niveau local. Ce sont généralement les collectivités locales et régionales qui appliquent les règles numériques de l’UE, mais elles participent rarement à leur élaboration en amont ; un manque de communication que Katrin estime nécessaire de corriger pour que la réglementation soit efficace sur le terrain.
De Tallinn à Cluj-Napoca
Le deuxième invité de cet épisode est Federico Menna, PDG de 28Digital, qui a mené l’organisation à travers une transformation stratégique visant à la positionner comme la plateforme européenne de référence pour l’entrepreneuriat numérique, les talents et l’innovation. Son travail est axé sur le renforcement de la souveraineté numérique de l’Europe et la création de liens entre les startups, les grandes entreprises, les scale-ups, les chercheurs et les étudiants à travers le continent.
Interrogé sur la personne qu’il appellerait pour parler de l’avenir numérique de l’Europe, Federico donne une réponse similaire à celle de Katrin : non pas une capitale, mais une ville, et plus précisément le maire de Cluj-Napoca.
Pour Federico, la transformation numérique ne se limite pas aux capitales ou aux plus grands États membres, et Cluj en est la preuve. Ayant récemment ouvert un bureau dans cette ville, il décrit une cité qui a su utiliser la technologie de manière éthique et inclusive pour bâtir un véritable écosystème technologique, bénéficiant d’une forte présence des institutions européennes et, surtout, d’une excellente qualité de vie pour ses habitants.
Il s’agit d’une combinaison qui, selon lui, pourrait être reproduite dans toute l’Europe et qui renforce le thème plus large de l’épisode : les maires, et pas seulement les gouvernements nationaux, jouent un rôle central dans la définition de la prochaine orientation de la transformation numérique de l’Europe.
Perspectives d’avenir
Interrogée sur le modèle que l’Europe devrait adopter dans dix ans, Katrin répond : une ville. Une ville où les compétences numériques ne sont plus l’apanage d’équipes spécialisées, mais partagées par tous les services publics. Son espoir, exprimé tout au long de l’épisode, est celui d’une coopération plus étroite entre les collectivités locales et régionales à travers l’Europe, et que les décisions en matière de transformation numérique soient guidées par des valeurs démocratiques plutôt que par les seuls intérêts commerciaux.
Cet épisode suggère que l’avenir numérique de l’Europe ne se décidera pas uniquement à Bruxelles ou dans les capitales nationales. Il se façonnera, ville par ville, grâce à l’engagement citoyen qui transformera les politiques publiques en services rendus.
Alors que l’Europe navigue entre les opportunités et les risques de la transformation numérique, trouver le juste équilibre entre innovation, réglementation et démocratie pourrait bien s’avérer le défi le plus important de tous.
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